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«Une femme de longtemps assombrie» : c'est sans doute d'elle-même dont parle Gertrud Kolmar dans l'un de ses poèmes. Plu s qu'une plainte pourtant, c'est un constat. À l'intérieur de l'assombrissement, recueillir une luminosité et vivre en elle en l'irradiant : tel est le tour de force que réussira Gertrud Kolmar. Les lettres qu'elle écrit à sa soeur, réfugiée en Suisse, depuis le Berlin nazi où, juive, elle vivra jusqu'à sa déportation en février 1943, constituent le témoignage bouleversant de cette extraordinaire endurance. Sa résistance passive et solitaire se mue ainsi en une sorte de sainteté laïque et sans pathos, qui transfigure tout ce qu'elle touche. Gertrud Chodziesner (1894-1943) est issue d'une famille de la grande bourgeoisie juive. Son cousin Walter Benjamin reconnaissait en elle une soeur de coeur. Durant la Première Guerre mondiale, elle travaille au service de la censure du courrier des prisonniers de guerre. Son premier recueil de poèmes paraît en 1917 sous le pseudonyme de Gertrud Kolmar. Après la mort de sa mère en 1930, elle écrit La Mère juive. Ses soeurs et ses frères, émigrés à l'étranger, tentent de lui faire quitter l'Allemagne. Mais elle refuse d'abandonner son père au régime nazi. Elle le soutient jusqu'à sa déportation en septembre 1942. Elle-même est envoyée à Auschwitz en février 1943. Extrait du livre : Un album de vieux Blasons prussiens est l'occasion d'un grand cycle de poèmes portant le même titre (1927-1928). Mais qui escompte trouver ici de la poésie natio­nale se verra déçu - et atterré. Le regard visionnaire de Kolmar met en mouvement les emblèmes héraldiques apparemment inébranlables, les décode et les liquéfie. Du fond des blasons se détachent les malfaisances et infamies inexpiées, bannies et dissimulées par l'image. La préhistoire de la violence saute dans le présent du poème : Qui a dilacéré le décret de naturalisation des êtres, Ravi leur bien, élagué leur silence, Qui a exécuté le pauvre frère Pour lui élever ensuite un monument d'affliction ? s'interroge Kolmar dans le «Blason d'Auras», dont la symbolique est encore conçue sur un mode idyllique : «Sur fond de sinople, un taureau vermeil (aurochs).» Un curieux hasard a voulu que ces poèmes ne paraissent qu'en 1934 - mais à lui seul, cet ajournement condi­tionné par la «technique» aiguise de façon inouïe le geste accusateur de cette poésie. Le contexte de l'époque s'est dramatiquement déplacé. Les usurpateurs ont «pris le pouvoir», comme ils le proclament sans vergogne, et ils revendiquent aussi désormais, non moins effrontément, le pouvoir sur la langue. Et soudain, ce qui semblait solitaire et lointain, sombré aux antiquités, éclaire d'une lumière perçante le visage de l'ère nazie qui se lève. Signal de la guerre civile contre les Juifs. Voir la suite

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