• Hippocrate malade de ses réformes
Hippocrate malade de ses réformes

Hippocrate malade de ses réformes

Le diagnostic officiel est pessimiste, le pronostic plus encore : le système de santé français connaîtrait une «crise pr ofonde» ; il serait «en faillite» faute de pouvoir «réguler» l'«explosion» des dépenses de santé ; malgré un «trou de la Sécu abyssal», il ne garantirait même pas un accès universel à des soins de qualité. Et les gouvernements, les experts et les journalistes de stigmatiser l'«exception française» pour mieux célébrer nos voisins européens qui, eux, auraient eu le courage d'engager des réformes certes difficiles mais nécessaires. Un examen attentif de, ces réformes montre, toutefois, qu'il n'existe pas d'ex­ception française et que les systèmes de santé européens sont mis en crise dans le but de privatiser et de libéraliser le secteur, avec les encouragements de l'Union européenne et de l'OCDE. Le paradoxe veut que ce soit le cancre des pays développés - les États-Unis - qui inspire désormais les décideurs européens. Même si, en France, l'État resserre son emprise sur l'assurance maladie et se gargarise de la Couverture maladie universelle, notre pays n'est cependant pas à l'abri de la doxa néolibérale. L'étatisation pourrait être le levier de la mise en concurrence prochaine de l'assurance maladie et des hôpitaux. Des voix, notamment patronales, s'élèvent pour presser l'adoption de réformes en ce sens, dans un débat public monopolisé par une poignée d'experts. Le discours modernisateur oscille alors entre la pédagogie économique et la répétition ad nauseam de poncifs, comme les «abus», sur le fondement de chiffres parfois fantaisis­tes, souvent contestables et toujours intéressés. La critique sociale passe d'abord par un triple refus : celui de l'économisme ; celui de la reddition face au «bon sens» gestionnaire ; celui de la posture défensive qui, dénonçant le rationnement des soins, en vient à défendre les revenus des médecins et les profits de l'industrie pharmaceutique. Elle doit ensuite partir d'un constat radical : la santé est un enjeu politique avant d'être un problème économique ou médical. La question sanitaire rejoint alors ta question sociale, redevenant un sujet de réflexion pour les sciences sociales et, au-delà, de délibération démocratique. La santé est le terrain privilégié d'interpellation des fondements économiques, sociaux et politiques du nouvel ordre économique. Frédéric Pierru, docteur en science politique, est sociologue, chargé de recherche au CNRS, membre de l'IRISES (Paris IX Dauphine). Ses publications portent sur la réforme des systèmes de santé français et européens, le renouveau de la santé publique en France et les enjeux politiques de la gestion. Extrait du livre : Un cancre exemplaire «Les pays qui offrent à leur population la plus longue espérance de vie (Suède, Japon) se trouvent être aussi ceux où la différence entre revenus et classes sociales est la plus faible. Etude après étude, il a été démontré que tout ce qui favorisait la cohésion sociale contribuait à l'amélioration de l'espérance de vie. La social-démocratie est bonne pour la santé. [...] Retenons que le destin des peuples se lit d'abord dans leur démographie.» «Toute analyse du poids du néolibéralisme dans l'économie mondiale et de la manifestation spécifique qu'en constitue l'invasion de la médecine par l'idéologie du marché doit accorder une attention toute particulière au cas de l'Amérique.» Comme le suggère la deuxième citation, les États-Unis peuvent être considérés comme le «laboratoire» de la réforme néolibérale des«systèmes de santé».D'abord par ce que l'affirmation du pouvoir gestionnaire des financeurs, publics (Etats, assurances maladie publiques) ou privés (assureurs), observable dans tous les pays industriels avancés, y a été particulièrement précoce et spectaculaire. En l'espace d'une vingtaine d'années, en effet, la médecine libérale a été menacée de disparition, submergée par la dynamique de bureaucratisation d'un secteur saisi par la fièvre capitaliste : les médecins américains ont vu leur autonomie professionnelle remise en cause et leur situation économique, jadis florissante, s'est détériorée. Plus fondamentalement, l'autorité et le crédit de la médecine auprès du «public» et des élites politiques et économiques, ont décliné. Une conclusion majeure peut être tirée de l'observation des processus de restructuration du secteur de la santé aux États-Unis. En l'absence de compromis politique entre la profession et les pouvoirs publics, les forces du marché, mues par les seules considérations de profit, ont fait émerger des formes collectives, intégrées et administrativement encadrées de la pratique médicale, formes originellement honnies par une profession unie, pendant plus d'un siècle, autour de la défense du libéralisme médical. Les «payeurs», en situation de forte concurrence et exploitant les divisions du corps médical, ont mobilisé toutes les armes à leur disposition pour contrôler les coûts, en particulier les potentialités des technologies de l'information, lorsque la sélection des individus selon leur niveau de risque devenait insuffisante à garantir les profits. Ils ont exigé des professionnels de santé davantage de comptes et de «rationalité économique» dans la façon dont ils pratiquent leur art. Voir la suite

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